Lettre aux militantes et militants

2023, un retour victorieux de la gauche et des écologistes ?

Jérôme Gleizes est Conseiller de Paris EELV, enseignant d’économie à Université Paris Sorbonne Nord

Ce texte s’inscrit dans la continuité d’un texte paru en octobre 2021 dans cette revue, « 2022, une impasse » dans laquelle je défendais une stratégie type NUPES, et la majeure partie de mes arguments sont toujours d’actualité, voire même amplifiés. J’écrivais : « Pour 2022, comme en 2017, il faut une convergence entre les trois principales familles de la gauche et de l’écologie, le Parti socialiste, la France insoumise et le pôle écologiste, tellement l’électorat est éclaté et l’enjeu important ». J’espérais alors « que l’intelligence politique sera là pour sortir de la querelle des egos face à cet enjeu de 2022 en ne laissant pas les sondages guider les électrices et les électeurs mais à construire les compromis nécessaires ». La Nouvelle Union Populaire Écologiste et Sociale (NUPES) a répondu à cette espérance, une « heureuse surprise » mais insuffisante pour assurer la victoire. Cette alliance n’est pas uniquement un accord électoral, car l’essentiel de la négociation quant au  temps qui lui a été consacré, a porté sur la définition d’une plateforme politique commune et sur la rédaction d’accord bilatéraux d’acceptation de la NUPES.

Avant de définir quelles pourraient être les conditions pour permettre une victoire, je vais présenter quelques faits stylisés de la situation actuelle.

Une époque singulière

« Jamais l’Humanité n’a été confrontée à une situation aussi singulière et dangereuse. Aujourd’hui, pour la première fois depuis l’émergence de l’espèce humaine avec l’Homo sapiens, elle est confrontée à sa propre survie ». Le concept de limites planétaire a émergé pour montrer le caractère complexe et diversifié des menaces à la stabilité de la biosphère[1]. Neuf limites planétaires ont été recensées : changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, appauvrissement des sols, acidification des océans, sur-utilisation mondiale de l’eau, destruction de la couche d’ozone stratosphérique, pollution chimique et augmentation des aérosols dans l’atmosphère. Six limites sont déjà franchies. La condition d’habitabilité de notre planète se pose aujourd’hui pour la plus grande partie des êtres humains, ce qui est une première dans l’histoire de l’humanité. Des populations importantes devront quitter des territoires inhabitables ou risquer de mourir. La suite logique est que tout projet doit intégrer deux dimensions : l’urgence de la réaction et la dimension planétaire, donc internationale. « Un sursaut de l’Humanité est indispensable au risque de la montée de mouvements autoritaires, voire fascistes pour résoudre un défi planétaire ».

Une explosion des violences

Cette singularité a une conséquence, le retour de la guerre et une exacerbation de la violence. Le 24 février 2022 est une date qui entre dans l’Histoire : pour la première fois depuis 1945 en Europe, un pays en envahit un autre en niant sa souveraineté. De surcroît, ce pays est une puissance nucléaire, membre du Conseil de Sécurité de l’ONU. Reste à savoir si elle sera de l’ampleur du 28 juin 1914, jour de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg à Sarajevo, ou du 1er septembre 1939, jour de l’invasion de la Pologne, ou du 29 septembre 1938, jour de l’annexion de la région des Sudètes par l’Allemagne nazie. Depuis la fin de la guerre froide, les conflits se sont multipliés en différents points de la planète, la plupart hors des pays occidentaux, souvent en lien avec des crises environnementales (éclatement de la Somalie, sécheresse juste avant la guerre civile en Syrie…). La menace de l’arme atomique est à nouveau mise en avant par certaines puissances nucléaires. L’horloge de l’apocalypse créée en 1947, qui décompte le risque d’apocalypse nucléaire, écologique ou technologique, n’a jamais été aussi proche de l’heure fatidique de minuit. Cette violence ne se limite pas à une violence inter-étatique, mais se diffuse dans tous les corps sociaux, sur toute la planète. Wilhelm Reich a décrit cette situation comme une peste émotionnelle[2]. La singularité de cette situation n’amène pas uniquement l’arrivée de pouvoirs autoritaires, mais aussi l’implosion d’un État comme la Somalie, ou la création de narco-États. Cette violence n’épargne pas la France, comme par exemple à Marseille. Elle est de plus en plus anomique.

La singularité de la France

J’écrivais en octobre 2021 que la France était le pays malade de l’Europe. Depuis, la situation a empiré. Jamais Macron n’a été aussi isolé et Marine Le Pen est de plus en plus considérée comme présidentiable. À cette crise planétaire, la solution ne viendra pas que de la France, mais celle-ci peut contribuer à une autre dynamique mondiale.

Le macronisme est une forme de syncrétisme politique de droite qui privilégie les personnes les plus riches et met en place une politique sécuritaire pour se protéger. La France s’est toujours singularisée dans sa manière de répondre aux crises, de la Révolution de 1789 à aujourd’hui. Notamment, les mobilisations contre les réformes des retraites sont très nombreuses[3]. La question du temps de travail est une des luttes sociales les plus importantes pour l’émancipation. Avoir du temps pour soi et non pour le capital est la synthèse écologiste parfaite de l’environnement et du social. Travailler moins, c’est la base de l’antiproductivisme. La France se démarque par rapport à tous les autres pays démocratiques sur l’âge de la retraite. Depuis 1995, sur 9 mobilisations sociales importantes, 6 ont porté contre la réforme du régime des retraites. La dernière a marqué une innovation sociale importante, celle de l’unité syndicale, alors qu’en 1995 la CFDT s’était dissociée du mouvement, ce qui avait amené à l’exclusion des fédérations récalcitrantes et à la création de SUD puis de Solidaires. Cette unité syndicale succède à celle des partis de gauche et écologistes de la NUPES, car la non dissociation a toujours été une condition à la victoire dans des luttes sociales.

La dérive macroniste

« De plus en plus autoritaire, vidant de sa substance les parlements, c’est un pouvoir isolé au service des puissants qui ne cherche sa survie qu’en divisant ses opposants classiques de droite comme de gauche. Mais à force de jouer avec le feu, l’extrême-droite risque de conquérir un jour le pouvoir et ne jamais le rendre comme Hitler en 1933. »

Depuis le début de cette mandature, Macron et son gouvernement ne respectent pas la démocratie sociale. L’unité syndicale est la conséquence de ce mépris de la négociation. Avec le 49.3 et les procédures parlementaires choisies, il y a aussi un mépris de la démocratie parlementaire. Le gouvernement est minoritaire ou ne prend pas le risque d’un vote à l’Assemblée nationale, bien qu’il y ait une majorité idéologique sur la réforme des retraites avec les Républicains. C’est aussi une singularité française ! L’explication de cette fuite en avant se trouve dans son programme économique. Emmanuel Macron, un Keynésien de droite[4]. Avec lui, la dette française flambe, comme nulle part ailleurs en Europe. Mais la « relance » macronienne est centrée sur les entreprises, sur fond d’une politique structurelle de démantèlement de l’État. Une étude universitaire récente évalue à 157 milliards[5] le soutien aux entreprises pour l’année 2019, donc avant l’accélération des années COVID. Cela fait une hausse de presque 30% en deux années de mandat Macron, 6,44 % du PIB, soit plus que le déficit budgétaire de l’État ! Bernard Arnault, le Français le plus riche de la planète, illustre la dynamique capitaliste en cours. Financier de la campagne Macron, il a commencé dans l’industrie du BTP, puis le textile, pour devenir leader mondial du luxe avec LVMH. En France, les inégalités explosent, avec comme souvent une violence anomique dont le mouvement des gilets jaunes était précurseur.

Face à cela, la seule réponse est sécuritaire et policière, avec aujourd’hui Darmanin en ministre de l’Intérieur, poisson pilote d’une dérive inquiétante dans un pays démocratique. La France utilise des méthodes que nous ne voyons que dans des régimes autoritaires (vidéo-surveillance algorithmique, armes de guerre et blindés dans le maintien de l’ordre, police à moto…). Son discours est aussi centré uniquement sur les violences de l’ultra-gauche, et en classant systématiquement les écologistes et la gauche parlementaire parmi l’extrême-gauche, alors que dans le même temps de nombreuses cellules d’extrême-droite ont été démantelées à la veille de commettre des attentats. Il attaque maintenant la LDH, l’association de défense des droits de l’Homme créée au moment de l’affaire Dreyfus. Petit à petit, toutes les digues démocratiques s’effondrent ce qui prépare des lendemains qui déchantent. Cette singularité révèle un mécanisme à l’œuvre dans de nombreux pays, le libéralisme autoritaire[6], dont Michel Foucault avait anticipé l’émergence.

La sécession des riches

La conjonction avec la crise écologique amplifie le mécanisme anti-démocratique de la sécession des riches. La classe sociale des capitalistes tire les conséquences de la crise écologique et la sortie du capitalisme à sa manière. L’accumulation infinie du capital n’est plus possible autant du fait des conséquences du modèle productiviste que de la raréfaction des ressources naturelles. La consommation de masse et le modèle fordiste des trente glorieuses ne sont plus la solution pour permettre de relancer un nouvel âge du capitalisme. Pour préserver leur hégémonie, il n’y a plus de solution démocratique. Ils doivent contrôler les ressources pour leurs seuls besoins. Aujourd’hui, les plus grandes fortunes se font dans le luxe, notamment en France avec Bernard Arnault, François Pinault, Françoise Bettencourt-Meyers et plus dans les grandes productions. Comme le montre Robert Boyer[7], il peut y avoir une autre alternative pas plus réjouissante, le modèle autoritaire chinois et une autre progressiste, le modèle anthropogénétique[8].

Une triangulation du débat politique français

La situation politique française est complexe. Il y a une triangulation de la politique entre un pôle de la gauche centré sur la NUPES, un pôle d’extrême-droite autour du RN et un pôle libéral-autoritaire autour de Renaissance. D’autres forces se positionnent par rapport à ce tripôle. Les Républicains sont perdus dans cette triangulation du débat, car ils n’ont pas été capables de développer une ligne démocratique de droite. Une partie de cette droite (électorat et élus) a été happée par le Rassemblement national ou par Macron. Mais néanmoins, le groupe parlementaire LIOT et une partie des Républicains ont poussé Élisabeth Borne à utiliser le 49.3. Eric Zemmour n’a pas réussi à isoler Marine Le Pen. Au contraire, il a participé à sa légitimation en récupérant une partie de l’extrême-droite identitaire. À gauche et au sein du PS, il y a une tentative de faire émerger une gauche anti-NUPES, ce qui de facto fait le jeu de Macron, à ne pas tirer les leçons de l’échec de la présidence de Hollande lequel a permis l’émergence politique d’Emmanuel Macron. Il y a aussi la montée d’une gauche extra-parlementaire qui pour Darmanin est ramenée à un concept fourre-tout d’ultra-gauche comme bouc-émissaire facile. Cette gauche est bien plus faible que celles des générations précédentes et mériterait une analyse plus précise. Les black-blocs d’aujourd’hui ne sont pas équivalents des autonomes des années 70 et 80. La violence des mouvements est plus souvent l’expression d’une violence anomique que d’une violence politique. Elle est aussi alimentée par la stratégie de tension du ministre de l’intérieur. La violence alimente toujours la violence. Néanmoins, l’incapacité de la gauche a avoir des victoires ne peut amener qu’à une justification politique de la violence comme débouché parmi ces mouvements.

Et la NUPES dans tout cela ?

La NUPES est au milieu du gué. Elle est la première force d’opposition au Parlement, mais elle ne dispose que d’une faible marge de progression. Jean-Luc Melenchon a commis l’erreur de vouloir préempter le mouvement social à son début. Heureusement, il n’a pas continué sur cette logique. Il reste dans une logique hégémonique, et même au sein de France Insoumise il a tenté de faire taire les positions divergentes au moment de la désignation de l’équipe dirigeante. La NUPES ne peut fonctionner et gagner que s’il n’y a aucune velléité hégémonique de quiconque car elle n’est pas le monopole de la FI. Les socialistes l’ont eu pendant très longtemps, les écologistes au lendemain d’élections favorables. L’unité syndicale actuelle qu’il est possible de concilier des positions différentes tout en maintenant un respect commun et un objectif clair.

Néanmoins, on soulignera que l’intergroupe parlementaire reste uni et qu’il y a eu de très nombreux meetings unitaires sur les retraites ; pourtant cela reste insuffisant. Le parlement de la NUPES ne fonctionne pas alors qu’il pourrait être le lieu démocratique de l’organisation de la NUPES. Il faudrait approfondir la plateforme programmatique des dernières élections législatives pour être prêt à gouverner collectivement. S’opposer à Emmanuel Macron est insuffisant, car la triangulation du débat politique, avec le Rassemblement national en embuscade, rend difficile aujourd’hui la mise en œuvre de toute politique. Il faut un acte 2 de la NUPES qui comme les syndicats organise aucune hégémonie de ses composantes, prépare un programme de gouvernement alternatif à celui de Macron avec un calendrier de mise en œuvre.

Rebondir sur le mouvement social pour construire une 6e république

Le mouvement syndical a réussi à faire ce à quoi la NUPES n’est pas encore parvenu : construire une majorité de la population, sur une mesure de gauche, ne pas allonger l’âge de la retraite à 64 ans. Mais cela reste insuffisant pour gouverner. Des questions ne sont pas tranchées, en particulier comment répondre à la crise écologique. La possible sortie de la CGT du collectif « Plus jamais çà », renommé l’Alliance Écologique et Sociale, est même un recul. Le dialogue avec les syndicats doit être maintenu et renforcé. Tout comme les syndicats ont réussi à ne pas se dissocier, il faut en faire autant entre partis et syndicats. Le mouvement social actuel a mis en lumière une crise démocratique, et les limites de la 5e république quand un président considère que son élection lui donne un blanc seing pour toute sa mandature, que les forces de police sont détournées de leur fonction pour se concentrer uniquement sur la répression. Peut-être que ce mouvement se conclura par une victoire lors du référendum d’initiative partagée ? Dans tous les cas, la crise démocratique actuelle pourrait donner l’opportunité de changer de Constitution avec une alliance inédite des forces syndicales, associatives et des partis politiques de gauche comme de droite pour une 6e République.

Le retour de l’écologie politique en 2024 ?

Après le succès aux municipales, EELV a reflué aux élections régionales et à la présidentielle, mais grâce à la NUPES elle a réussi à former le groupe écologiste parlementaire le plus important sous la 5e république. En France comme en Allemagne, les partis écologistes atteignent un plafond de verre lorsqu’il s’agit de gagner une élection nationale, alors que plus que jamais il faudrait mettre en œuvre un programme de rupture pour répondre à la crise écologique. La prise de conscience des crises ne suffit pas à crédibiliser ce programme, car soit il n’est pas assez disruptif, soit il n’est pas assez social et populaire, ou les deux. Le changement d’échelle n’a toujours pas été réalisé : passer d’une victoire locale à une victoire nationale. La gestion de grandes villes et métropoles pourrait aider à combler cet écart, à la condition que l’écologie politique ne s’isole pas en pensant gagner seule. Il faut dissocier l’autonomie stratégique de l’autonomie politique, car au nom de cette dernière l’écologie politique s’est souvent isolée en refusant des alliances. Réciproquement, une stratégie d’alliance ne signifie pas pour autant une dissolution de la pensée de l’écologie politique. Le virement stratégique de 1997, lorsque les Verts acceptèrent de s’allier au Parti Socialiste, a souvent eu pour conséquence une euphémisation, un affadissement du programme écologiste pour de nombreux gouvernements, ou exécutifs de collectivités territoriales. La NUPES doit rester le cadre français des alliances, en n’oubliant qu’aucune municipalité n’a été gagnée en autonomie. Reste la question des élections européennes. Les écologistes ont toujours mené des batailles européennes avec des porte-parole communs dans l’Union européenne et une plateforme programmatique commune. Le cadre national de la NUPES n’est pas forcément le plus adapté pour ces élections, mais tout dépendra de la situation politique nationale en 2024. Dans tous les cas de figure, les écologistes ne peuvent pas faire l’impasse sur la définition d’un contenu programmatique à la hauteur des enjeux des crises, tant à l’échelle européenne que dans la prolongation du débat européen de la NUPES. Nous ne répondrons pas aux crises s’il n’y a pas de rupture avec le duo historique entre la sociale-démocratie et la droite libérale européennes, aux commandes de l’UE depuis sa création.


[1]Johan Rockström et alii, « A safe operating space for humanity », Nature,‎ 23 septembre 2009.

[2]La Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1999

[3]Voir l’analyse historique de Gustave Massiah, « Un mouvement social, écologique et démocratique », 2 avril 2023.

[4]Jérôme Gleizes, « Macron, keynésien de droite », Politis, 9 mars 2023

[5]« Un capitalisme sous perfusion. Mesure, théories et effets macro­économiques des aides publiques aux entreprises françaises », par Aïmane Abdelsalam et alii, Ires, octobre 2022.

[6]Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique éditions, 2019

[7]Robert Boyer, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, Paris, La Découverte, 2020

[8]Jérôme Gleizes, « La covid-19, une crise du modèle anthropogénétique », EcoRev’, vol. 50, no. 1, 2021, pp. 39-52.

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